Bioéconomie

Bioéconomie : de déchet industriel à ressource utile

Auteur : Théo Sainte-Marie
Date : 19/04/2026

On parle souvent de bioéconomie comme d’un changement de matières premières. Remplacer du fossile par du biosourcé. Produire autrement. Valoriser le vivant. Tout cela est vrai, mais partiel.

La bioéconomie commence parfois plus loin en amont, à un endroit moins spectaculaire : dans la manière de regarder un flux industriel. Tant qu’un effluent est pensé uniquement comme une charge à éliminer, il reste enfermé dans une logique de gestion du risque. Il faut le traiter, le rendre conforme, le sortir du site. Le problème est technique, réglementaire, budgétaire. Pas stratégique.

Le cas de Zéni est intéressant parce qu’il déplace cette lecture. L’entreprise ne part pas seulement d’un constat environnemental. Elle part d’une impasse industrielle très concrète : dans de nombreux sites agroalimentaires, les normes se durcissent, les coûts de traitement montent, les boues s’accumulent, la chimie compense de moins en moins bien et l’eau elle-même devient une ressource sous tension.

À partir de là, une autre question apparaît : et si l’effluent n’était pas seulement ce qu’il faut évacuer, mais aussi ce qu’il faut requalifier ?

C’est là que la bioéconomie cesse d’être un discours général pour devenir une hypothèse opérationnelle. Non plus seulement réduire un impact, mais réorganiser la valeur autour d’un flux biologique. Jean-Michel Pommet, Fondateur et CEO de Zéni le dit très simplement : « Dans le monde de l’eau, tout est généralement vu comme un coût. Ce qui nous intéresse, c’est de recréer de la valeur. »

Le cœur du modèle tient dans cette bascule. Dans une logique classique, le traitement vise à faire disparaître, transformer ou concentrer ce qui pose problème : azote, phosphore, charge organique, résidus dissous. Dans la logique décrite par Zéni, les microalgues ne servent pas seulement à épurer. Elles servent à capter ces nutriments et à les convertir en biomasse.

Cette nuance change tout. Elle change d’abord la nature de la promesse technique. L’enjeu n’est plus uniquement d’atteindre une norme de rejet. Il devient aussi de préserver dans la matière traitée une possibilité de valeur. Là où une partie des procédés conventionnels produisent des boues à gérer, des concentrats à traiter ou des externalités déplacées, Zéni avance une autre équation : utiliser le vivant non pas pour éliminer, mais pour transformer.

C’est précisément ce qui donne au sujet sa portée bioéconomique. Le traitement n’est plus seulement une opération de dépollution. Il devient une opération de recapture.

D’un côté, l’eau progresse vers un niveau de qualité qui peut permettre, selon les usages, d’envisager sa réutilisation. D’abord sur des fonctions non critiques : nettoyage de quais, lavage de camions, usages industriels secondaires. Ce point est loin d’être marginal. Dans un contexte où les arrêtés sécheresse peuvent menacer la continuité d’activité, la possibilité de réutiliser une partie de l’eau devient une variable économique majeure.

De l’autre, la biomasse produite n’est pas pensée comme un résidu secondaire, mais comme une matière à valoriser. Elle peut entrer dans des logiques agricoles, de fertilisation, de biostimulation, voire à terme avec un potentiel d’extension vers la nutrition animale.

C’est pourquoi M. Pommet insiste autant sur ce point : « On ne crée pas un déchet de plus : on crée une biomasse revalorisable. »

C’est souvent le point aveugle de beaucoup de discours sur la bioéconomie : ils parlent volontiers d’impact, de circularité ou de vivant, mais beaucoup moins de l’économie réelle.

Or dans le cas de Zéni, la valeur du modèle se joue d’abord là. Un industriel n’achète pas une belle histoire. Il achète une solution à un problème. Ce point peut varier : non-conformité persistante malgré des investissements déjà lourds, redevances trop élevées, boues difficiles à gérer, dépendance à la chimie, tension sur la ressource en eau, vulnérabilité en période de sécheresse, difficulté à absorber certains concentrats issus d’autres procédés. Mais la logique est la même : le traitement de l’eau est une contrainte souvent coûteuse.

Ce que propose Zéni, ce n’est donc pas seulement un traitement alternatif. C’est une tentative pour faire glisser ce sujet du registre du coût vers celui de la valeur combinée :

● conformité réglementaire,
● perspective de réutilisation de l’eau,
● réduction du recours à certains intrants,
● valorisation d’une biomasse,

Le cas agroalimentaire éclaire bien cette logique. Dans ce secteur, les effluents sont souvent riches en composés qui deviennent précisément intéressants pour la culture de microalgues. C’est ce qui permet au procédé de ne pas être seulement un ajout technique, mais une brique potentielle d’une chaîne de valeur plus large.

Autrement dit, la bioéconomie ne tient pas ici dans une idée abstraite d’économie circulaire. Elle tient dans la capacité à faire travailler ensemble plusieurs intérêts industriels qui, d’habitude, sont séparés : sécuriser, traiter, valoriser, réutiliser.

Sur le papier, le modèle est séduisant. Dans le réel, il doit encore prouver qu’il peut tenir dans la durée et à l’échelle. Et c’est précisément ce qui le rend intéressant : le cas Zéni permet de voir où se situent réellement les défis de la bioéconomie.

La première difficulté est celle de l’intégration industrielle. Les microalgues comme outil d’épuration ne sont pas une découverte nouvelle. Ce qui est plus rare, c’est leur adaptation aux contraintes du terrain industriel : compacité du système, vitesse de traitement, foncier limité, robustesse du procédé, capacité à fonctionner sur des flux variables, insertion dans des sites existants. Le sujet n’est donc pas seulement : “est-ce que cela marche ?” Le sujet est : “est-ce que cela marche ici, dans ces conditions, avec ces volumes, à ce coût ?”

La seconde difficulté est celle de la montée en maturité. Le modèle décrit par Zéni est progressif : analyse des effluents, sélection de souches, pilotage sur site, production de données, puis dimensionnement d’une unité plus large. C’est important, parce que cela
rappelle qu’une logique bioéconomique n’arrive pas d’un coup sous forme de solution clé en main. Elle se construit, se teste, se calibre.

La troisième difficulté, peut-être la plus structurante, est celle de la valorisation aval. Produire une biomasse n’est pas encore créer un marché. Il faut la caractériser, la stabiliser, la formuler, la normaliser, convaincre des acteurs de l’utiliser, sécuriser des débouchés, et rendre cette matière normalisée chimiquement pour qu’elle entre dans des chaînes existantes.

M. Pommet le formule de manière très claire : « Le vrai verrou, aujourd’hui, c’est de normer la biomasse pour qu’elle soit facilement revendable sur un marché. »

C’est là que beaucoup de projets se jouent. Une circularité déclarée n’a aucun intérêt si la matière produite ne trouve pas sa place dans une économie réelle.

Le cas Zéni a donc un intérêt qui dépasse l’entreprise elle-même.

Il permet de rappeler que la bioéconomie n’est ni un récit décoratif, ni un simple synonyme d’innovation verte. Elle devient sérieuse quand elle s’attaque à des flux contraints, quand elle accepte de travailler avec les réalités industrielles, et quand elle essaie de recréer de la valeur sans nier les exigences réglementaires et de marché.

Elle devient surtout intéressante lorsqu’elle met à l’épreuve une idée simple, mais difficile : un déchet apparent peut être le point de départ d’une nouvelle équation productive.

Dans le cas présent, cette équation repose sur trois conditions :

● que l’eau traitée atteigne un certain niveau de qualité,
● que la biomasse soit suffisamment stable pour devenir une matière économique,
● que l’ensemble du procédé reste pertinent dans les contraintes de l’industrie.

C’est ce qui donne au sujet sa portée pour les entrepreneurs et les innovateurs. La bioéconomie ne vaut pas seulement comme vision. Elle vaut comme discipline de transformation des flux. Elle oblige à regarder autrement ce que l’on rejette, ce que l’on mesure, ce que l’on valorise, et ce que l’on considère encore trop vite comme un coût incompressible.

Jean-Michel Pommet le dit d’une formule qui résume bien cette ambition : « Le sujet, ce n’est pas seulement de traiter l’eau : c’est d’arriver à une qualité qui ouvre ensuite la voie à sa réutilisation. »

Le cas Zéni est remarquable non pas parce qu’il promet une circularité parfaite, mais parce qu’il rend visible un déplacement plus profond. Dans cette logique, l’effluent n’est plus simplement ce qu’il faut éliminer proprement. Il devient un point d’appui pour réorganiser une chaîne de valeur.

C’est là que la bioéconomie prend corps. Non pas dans une abstraction sur le vivant, mais dans une question très concrète : à quelles conditions un flux contraint peut-il devenir une ressource économiquement crédible, industriellement intégrable et utile à d’autres filières ?

Auteur : Théo Sainte-Marie
Date : 19/04/2026